Famille Gosset-Brochier

Journal

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Mercredi 09 juin 2010

Après la pluie, le beau temps ! Voilà un adage bien sibyllin pour les Philippins, car ici, c'est la saison humide qui apporte l'espoir. Et après la sècheresse terrible de cette année, ce n'est pas peu dire que la saison des pluies fut plus que la bienvenue. Elle débuta voici une dizaine de jours, avec deux semaines de retard, par une série d'averses dont nous avions presque oublié la violence. Espérons qu'elle puisse effacer les cicatrices que laisse la saison sèche… Car les Philippines en furent durement éprouvés.

La pêche, source de revenu d'un tiers des villageois et base de l'alimentation de l'ensemble de l'île, fut la première à subir les caprices du temps. Depuis quelques années, le nombre de poissons diminue dans le lac suite à la pollution et la pêche intensive. Or, cette année, le phénomène s'accéléra avec la sècheresse, les poissons ne frayant qu'en saison des pluies. Et le retard de cette dernière n'arrangea pas les choses…

À Sapang, si les gens ne pêchent pas, il font des meubles en bambou. Cela représente la moitié de l'activité économique du village. Mais si cette herbe peut pousser d'un mètre par jour en saison humide, elle ne se renouvèle pas en saison sèche. Encore une fois, la surexploitation de cette ressource combinée à la canicule prolongée eut des effets dévastateurs sur les ressources des familles qui en vivent.

Depuis quelques mois, nous assistons donc au lent appauvrissement du village. Le phénomène reste assez discret, mais certains détails ne trompent pas. Alors que cela n'était jamais arrivé l'année passée, nous constatons de plus en plus souvent la disparition de bois à Tibériade, que les gens utilisent pour cuisiner. Des personnes commencent également à « voler » les feuilles de nos arbres pour les manger ! Et les prêts d'argent à des taux usuraires connaissent un succès alarmant. D'autres facteurs contribuent à ce déclin pécuniaire général. Alors que les prix aux Philippines sont soumis à une inflation sans cesse revue à la hausse et qu'à l'image de la santé financière mondiale, les choses empirent depuis quelques semaines, les prix pratiqués à Sapang, et donc les salaires d'une bonne partie des familles, n'ont pas bougé depuis plusieurs années.

Durant cette saison sèche, nous eûmes également l'occasion de vivre quelques expériences étranges. Tout d'abord d'un point de vue météorologique. Certains jours, le ciel vierge de nuages et le vent imperceptible, nous sentîmes la pression atmosphérique changer en quelques secondes, sans aucuns signe avant courreur. Nos oreilles se bouchèrent, comme en avion, et les animaux firent tous silence en même temps, insectes, chiens, oiseaux… Même certains arbres participèrent au phénomène, leurs fruits desséchés se mettant à éclater tous au même moment. Étrange phénomène qui plonge toute la nature dans un silence oppressant, troublé par les détonations des fruits secs. Avec les oreilles bouchée et la chaleur accablante, voilà un parfait décor pour les amateurs de situations angoissantes.

Nos corps aussi finirent par réagir à la chaleur, en s'y habituant. Il y a quelques mois encore, une chaleur de trente-cinq degrés, si elle restait supportable, ne nous était pas très agréable ; mais en cette fin de saison sèche, alors que nous dépassions régulièrement les quarante degrés sans jamais descendre en-dessous de trente-sept pendant plusieurs semaines, nous finîmes par ne plus en être incommodé. À tel point que, parfois, nous nous étonnions de transpirer sans rien faire jusqu'à ce que nous comprissions en regardant le thermomètre que c'était dû à la chaleur ambiante que nous ne ressentions plus.

Enfin, avec la pluie arrive aussi le nouveau président. Noynoy remporta haut la main cette élection et donna en partie raison aux sondages. Ces derniers s'étaient toutefois trompé sur le sort de ses adversaires. Estrada bénéficia d'un regain de popularité dans le secret des urnes et finit deuxième, tandis que Villar, qui talonnait Noynoy, se retrouve avec un score pitoyable, loin, très loin de ce que les milliards qu'il avait investis dans la campagne électorale laissait croire. Souhaitons bonne chance au nouveau président et espérons qu'il puisse entreprendre les réformes dont le pays – et en particulier sa classe politique – ont tant besoin.


Mardi 27 avril 2010 - Aux urnes, citoyens !

Dans deux semaines, les Philippins iront voter. Pour beaucoup de choses : le dix mai, ils choisiront leurs nouveaux président, vice-président, sénateurs, congressistes, gouverneurs de provinces, maires et conseillers communaux. En fait, il n'y que l'administration des « barangay » (la plus petite subdivision administrative des Philippines) qui ne sera pas renouvelée. C'est donc une bonne occasion pour découvrir l'étonnante vie politique des Philippines. Bien entendu, je ne citerai pas mes sources, ne souhaitant pas mettre en danger la vie des trop rares journalistes n'ayant pas encore offert leur plume au plus offrant.

Les Philippines essayent d'être une démocratie présidentielle aux institutions semblables à leurs homologues étasuniennes (congrès, président…). Pour bien comprendre la situation du prochain scrutin, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière, en mille neuf cent soixante-et-un exactement. Cette année-là, Diosdado Pangan Macapagal devient président des Philippines. Mais monsieur Macapagal n'est pas seulement président, il est aussi père d'une charmante jeune fille de quatorze ans, Gloria, qui, comme toutes les jeunes philippines des années soixante, rêve en regardant les films de Joseph Estrada. Ce dernier est un peu le pendant philippin d'Alain Delon : même époque, mêmes films, mêmes rôles. Après quatre ans de présidence, Macapagal doit laisser sa place à Ferdinand Marcos qui vient de remporter les élections. Ce dernier aime bien être président. Au point qu'il restera pendant plus de vingt ans à la tête du pays, en véritable dictateur. Son despotisme ne se démarque pas des grands classiques : loi martiale, enlèvements et assassinats politiques, corruption généralisée, scores aux élection à faire pâlir un premier de classe,…

Au début des années quatre-vingts, quelques opposants commencent à trouver que Marcos met un peu trop de temps à passer la main… Parmi eux, Benigno « Ninoy » Aquino Jr, qui finit par diriger l'opposition à Marcos depuis son exil américain, les différences d'opinion étant fort peu appréciée du dictateur. En mille neuf cent quatre-vingt-trois, il décide de rentrer chez lui. Bien mal lui en prit, il est « discrètement » abattu à sa descente d'avion devant des centaines de journalistes et au nez et à la barbe de plusieurs milliers de policiers. Mais ce sera le crime de trop, et sa veuve, Corazon Aquino, se retrouve à la tête d'une révolution qui poussera Marcos à l'exil trois ans plus tard. Il mourra à Hawaï peu de temps après. Cory Aquino devient naturellement la première présidente des Philippines après la dictature. Mais malgré une immense popularité, celle qui est encore adulée par de nombreux philippins peine à redresser le pays, exsangue des fantaisies de son prédécesseur. Ramos lui succédera, mais n'aura guère plus de succès dans la lutte contre la corruption.

En mille neuf cent nonante-huit, Estrada succèdera à Ramos au palais présidentiel. Souvenez-vous, l'Alain Delon philippin… Si « Erap » possède un certain talent d'acteur qui lui valut sa notoriété, il se découvre un don prodigieux pour les détournements de fond. Mais les sommes volées atteignent de tels sommets qu'il finit par être démis de ses fonctions au bout de trois ans, et c'est sa vice-présidente, Gloria Macapagal-Arroyo, la fille de l'ancien président Macapagal, qui devient chef de l'État jusqu'aux élections de deux mille quatre. La constitution des Philippines interdit explicitement au président de briguer un nouveau mandat. Cela ne l'empêche pas de se présenter et de battre sur le fil Fernando Poe à l'issue d'un scrutin « entaché d'irrégularités. » Poe ne se laissera pas faire mais une mystérieuse attaque cérébrale lui sera fatale quelques semaines après le scrutin. Pure coïncidence. Aujourd'hui, et pour quelques semaines encore, Gloria est toujours présidente.

Voici donc le contexte dans lequel se situe l'élection du dix mai prochain. Afin de pimenter la situation, certains observateurs internationaux, qualifiés de sérieux, prévoient au mieux une fraude massive, au pire un coup de force de la présidente qui prit soin, dans les mois précédents, de nommer de bons amis à la tête de l'armée, au cas où…

Afin de compléter le tableau, voici une petite présentation succincte des principaux candidats à deux semaines du scrutin présidentiel. Citons d'abord Benigno « Noynoy » Aquino III, le fils de l'opposant à Marcos assassiné et de la première présidente des Philippines après la dictature, Cory Aquino. Noynoy est connu pour deux faits politiques majeurs. Tout d'abord, il a la bonne idée d'être le fils de ses parents : son père est un héros et un martyr – il figure sur les billets de cinq cents pesos et l'aéroport de Manille porte son nom – et sa mère, celle qui a libéré le pays, est en passe de devenir une héroïne nationale. Sa deuxième grande action politique s'est déroulée au mois d'août dernier : sa mère est décédée des suite d'un cancer. Le pays lui a rendu un immense hommage, et continue encore de le faire, beaucoup de Philippins ayant encore la larme à l'œil quand ils parlent de Cory. Peut-on espérer meilleur début de campagne électorale ? Mais à part ce qu'il doit à papa et surtout à maman, Noynoy ne s'est pas encore beaucoup fait remarquer… Il est cependant en tête des sondages d'opinion et son nom prestigieux peut lui apporter l'aura nécessaire à la tâche de président que ne lui a pas encore donnée sa trop maigre expérience politique. Enfin, il a une réputation d'incorruptible, qualité très rare et pourtant très prisée parmi les dirigeants philippins.

En deuxième place, toujours selon les instituts de sondage, arrive Manny Villar. C'est un homme-qui-s'est-fait-lui-même comme disent les Anglais. Issu d'une famille qu'il dit pauvre, c'est maintenant un richissime homme d'affaire qui abreuve copieusement toutes les chaines de télévision de ses spots électoraux. Impossible de le rater, toujours entouré d'enfants des rues, soucieux de paraître humble et préoccupé par les plus démunis, malgré sa fortune. Mais il peine de plus en plus à dissimuler à la justice quelques petits errements de sa probité, particulièrement en matière de corruption contre laquelle la lutte est pourtant l'axe majeur de sa campagne…

En troisième place dans les sondages se trouve notre vieil Estrada qui se représente anticonstitutionnellement. Mais si son ancienne vice-présidente à pu faire fi des lois, pourquoi pas lui ? Surtout qu'il possède une solide expérience dans le mépris du droit. Et puis, il commençait à s'ennuyer, assigné à résidence depuis sa démission ; et les orgies et les beuveries qu'il organisait hebdomadairement au palais présidentiel lui manquent. Mais est-il encore vraiment capable – le fut-il un jour – de diriger le pays à près de septante-cinq ans ? On peut en douter, et lui-même n'a pas osé utiliser une photo actuelle pour ses affiches électorales qui arborent la tête de beauf qu'il avait il y a cinquante ans…

Au niveau local, les choses sont beaucoup plus simples, surtout dans notre région dominée depuis des décennies par le népotisme des Ynares. Pour notre province, Rizal, nous pouvons soit voter pour Jun Ynares, l'actuel gouverneur, soit rester chez soi, aucun autre candidat ne s'étant manifesté. Jun Ynares est le fils de Casimiro Ynares, qui était gouverneur de cette même province avant son fils. Et le petit frère de Casimiro, Cecilio Ynares, n'est autre que notre brave maire de Binangonan avec qui nous collaborons souvent pour le développement de Sapang et qui a succédé à un autre de ses frères, Cesar Ynares. Cecilio, ou plus couramment Boyet, brigue aussi un nouveau mandat ; mais contrairement à son neveu, il a toléré un opposant, toujours vivant à deux semaines des élections ! Enfin, en se promenant dans les différentes mairies de la région, on peut admirer des bustes et des peintures d'autres Ynares, comme Nini ou Rebecca, mais je n'ai toujours pas réussi à découvrir les liens de parenté entre nos dirigeants actuels et leurs ancêtres.


Mardi 13 avril 2010

Il a plut cette nuit ! Si sous d'autres latitudes un ciel gris déteint vite sur le moral des gens, ce n'est pas le cas ici. Car si la saison des pluies fut particulièrement marquée l'année passée – il y a toujours plusieurs dizaines de familles qui n'ont pas les moyens de reconstruire leur maison détruite par les eaux –, la saison sèche de cette année fait preuve du même excès. Alors que nous sommes mi-avril, la dernière petite averse remonte au mois de février, et l'avant-dernière début janvier ! Le paysage a abandonné depuis longtemps les belles variations de vert qu'il exhibe habituellement ; et c'est une nature brune et noire qui nous environne à présent. Mais ces couleurs de mort sont bien loin des splendeurs automnales de nos forêts d'Europe. Petit à petit les arbres les plus jeunes meurent les uns après les autres et chaque nuit nous offre le beau et inquiétant spectacle des feux de forêt dans la montagne. Il n'est pas rare non plus de voir une prairie proche du village s'enflammer brusquement. Alors les enfants s'y précipitent pour jouer au pompier et sauver les quelques arbres encore verts, piétinant joyeusement les flammes et écrasant les braises à coups de balais. Le sol, lui, se recouvre jour après jour d'une couche de cendre de plus en plus épaisse, sombre névé de suie.

Cette pluie a eu aussi le mérite de rafraichir l'atmosphère, car cela fait maintenant un mois que la température ne descend pas en dessous des trente-cinq degrés. Cette petite fraicheur est très appréciable, d'autant plus qu'elle nous évite de nombreuses coupures de courant. Car plus il fait chaud, plus les heureux propriétaires de climatiseurs font travailler leurs machines. Et au delà d'une trentaine de degrés, le phénomène est tel que Meralco, la société qui gère le réseau électrique de la région, est incapable d'assurer la demande. Alors, le courant est coupé dans certains quartiers, à tour de rôle. Bien entendu, les quartiers plus riches – et donc ceux qui utilisent beaucoup les climatiseurs – échappent à ces coupures, à l'inverse des quartiers pauvres, dont les seuls appareils électriques se résument aux lampes en soirée. Quand à notre île, inutile de préciser la catégorie à laquelle elle appartient… Mais quoi de plus agréable, lors d'une journée étouffante, que de se passer d'éclairage, de ventilateur, de frigo, d'eau fraiche, même d'eau tout court, les pompes ayant aussi besoin d'électricité, en espérant que cela permette à certains de continuer à siroter leur thé glacé, dans la fraicheur de leur maison…


Jeudi 1er avril 2010 - La fin du Taal

Hier, nous fûmes témoin d'un spectacle peu banal : le Taal, petit volcan situé à une quarantaine de kilomètres de Sapang, et que nous avions déjà visité par deux fois en mai et août deux mille neuf, décida soudainement de se réveiller après un sommeil de trente-trois ans.

Le Taal est un volcan assez déroutant, voir amusant par les records qu'il détient. Le complexe volcanique est en réalité composé d'une grande caldeira d'une quinzaine de kilomètres totalement inondée. Au centre de ce lac surgit une petite île comportant le volcan proprement dit : un cône assez plat d'à peine trois kilomètres de diamètre dont le cratère sommital est lui aussi inondé. Dans ce dernier, un petit îlot, vestige d'une minucsule aiguille de lave, peut revendiquer le nom pompeux de plus grande île dans un lac sur une île dans un lac sur île du monde. Le lac sommital est lui-même le plus grand lac sur une île dans un lac sur une île. Enfin, le Taal n'est d'autre que le plus petit volcan en activité sur Terre. Mais cette description du Taal n'est probablement plus d'actualité…

Depuis deux semaines, le Taal montrait certains signes d'activité. À tel point que dès vendredi dernier, les populations riveraines, en particulier celles vivant directement sur l'île-volcan, furent évacuées. Et hier, en fin de matinée, les pires prévisions se confirmèrent.

Frère Emmanuel, frère Bart et un couple lituanien venaient d'arriver la veille à Sapang. Vers onze heures, nous avions programmé une réunion afin de préparer le camp de Pâques qui débuterait le lendemain après-midi. Cependant, quelques minutes après le débute de la réunion, retentit un grondement sourd, tel un orage lointain mais très puissant, accompagné d'un petit séisme. La terre se mettait à frémir comme un quai de gare lors du passage d'un train. Le phénomène ne dura pas plus de quelques secondes, mais fut suffisamment perceptible pour que toutes les personnes se demandassent ce qu'il se passait. Ce fut Elad qui réagit le premier en pensant au volcan. Il faut dire que la nouvelle de l'imminence d'une éruption n'avait pénétré que très superficiellement dans les médias. La nouvelle se répandit comme une trainée de poudre, et rapidement, une bonne partie des villageois se trouvait sur la rive du lac, en essayant de distinguer le volcan au-delà des brumes de l'horizon. Petit à petit, un nuage sombre commença à apparaitre à l'endroit où aurait dû se trouver le Taal. Il grossit tout en s'élevant lentement, et en quelques minutes, il prit la forme d'un champignon. Au bout de quelques heures, il acheva de se dissoudre dans le ciel, assombrissant considérablement l'horizon dans cette direction.

Le volcan pendant l'éruption Le volcan pendant l'éruption Le panache se déploie

Depuis ce moment jusqu'à présent, les communiqués de presse se succèdent à un rythme effréné. Bien que l'on ne dénombre pas encore de victimes, les dégâts sont considérables. Le volcan et son île ont été détruits par la violence de l'explosion, l'eau du lac recouvrant à présent tout le site. Bien entendu, plusieurs raz-de-marrée ont déferlé sur toutes les rives du lac, et bien qu'aucune nuée ardente n'ait atteint de zones habitées, des chutes de cendres sont annoncées dans toute la région. Nous risquons aussi d'y avoir droit ; et les cendres qui tomberont dans notre lac tout au long de ce mois d'avril pourraient dévaster les populations de poissons, avec de graves répercussions sur l'économie locale, grandement dépendante de la pêche.


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