Famille Gosset-Brochier

Journal

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Mardi 13 avril 2010

Il a plut cette nuit ! Si sous d'autres latitudes un ciel gris déteint vite sur le moral des gens, ce n'est pas le cas ici. Car si la saison des pluies fut particulièrement marquée l'année passée – il y a toujours plusieurs dizaines de familles qui n'ont pas les moyens de reconstruire leur maison détruite par les eaux –, la saison sèche de cette année fait preuve du même excès. Alors que nous sommes mi-avril, la dernière petite averse remonte au mois de février, et l'avant-dernière début janvier ! Le paysage a abandonné depuis longtemps les belles variations de vert qu'il exhibe habituellement ; et c'est une nature brune et noire qui nous environne à présent. Mais ces couleurs de mort sont bien loin des splendeurs automnales de nos forêts d'Europe. Petit à petit les arbres les plus jeunes meurent les uns après les autres et chaque nuit nous offre le beau et inquiétant spectacle des feux de forêt dans la montagne. Il n'est pas rare non plus de voir une prairie proche du village s'enflammer brusquement. Alors les enfants s'y précipitent pour jouer au pompier et sauver les quelques arbres encore verts, piétinant joyeusement les flammes et écrasant les braises à coups de balais. Le sol, lui, se recouvre jour après jour d'une couche de cendre de plus en plus épaisse, sombre névé de suie.

Cette pluie a eu aussi le mérite de rafraichir l'atmosphère, car cela fait maintenant un mois que la température ne descend pas en dessous des trente-cinq degrés. Cette petite fraicheur est très appréciable, d'autant plus qu'elle nous évite de nombreuses coupures de courant. Car plus il fait chaud, plus les heureux propriétaires de climatiseurs font travailler leurs machines. Et au delà d'une trentaine de degrés, le phénomène est tel que Meralco, la société qui gère le réseau électrique de la région, est incapable d'assurer la demande. Alors, le courant est coupé dans certains quartiers, à tour de rôle. Bien entendu, les quartiers plus riches – et donc ceux qui utilisent beaucoup les climatiseurs – échappent à ces coupures, à l'inverse des quartiers pauvres, dont les seuls appareils électriques se résument aux lampes en soirée. Quand à notre île, inutile de préciser la catégorie à laquelle elle appartient… Mais quoi de plus agréable, lors d'une journée étouffante, que de se passer d'éclairage, de ventilateur, de frigo, d'eau fraiche, même d'eau tout court, les pompes ayant aussi besoin d'électricité, en espérant que cela permette à certains de continuer à siroter leur thé glacé, dans la fraicheur de leur maison…


Jeudi 1er avril 2010 - La fin du Taal

Hier, nous fûmes témoin d'un spectacle peu banal : le Taal, petit volcan situé à une quarantaine de kilomètres de Sapang, et que nous avions déjà visité par deux fois en mai et août deux mille neuf, décida soudainement de se réveiller après un sommeil de trente-trois ans.

Le Taal est un volcan assez déroutant, voir amusant par les records qu'il détient. Le complexe volcanique est en réalité composé d'une grande caldeira d'une quinzaine de kilomètres totalement inondée. Au centre de ce lac surgit une petite île comportant le volcan proprement dit : un cône assez plat d'à peine trois kilomètres de diamètre dont le cratère sommital est lui aussi inondé. Dans ce dernier, un petit îlot, vestige d'une minucsule aiguille de lave, peut revendiquer le nom pompeux de plus grande île dans un lac sur une île dans un lac sur île du monde. Le lac sommital est lui-même le plus grand lac sur une île dans un lac sur une île. Enfin, le Taal n'est d'autre que le plus petit volcan en activité sur Terre. Mais cette description du Taal n'est probablement plus d'actualité…

Depuis deux semaines, le Taal montrait certains signes d'activité. À tel point que dès vendredi dernier, les populations riveraines, en particulier celles vivant directement sur l'île-volcan, furent évacuées. Et hier, en fin de matinée, les pires prévisions se confirmèrent.

Frère Emmanuel, frère Bart et un couple lituanien venaient d'arriver la veille à Sapang. Vers onze heures, nous avions programmé une réunion afin de préparer le camp de Pâques qui débuterait le lendemain après-midi. Cependant, quelques minutes après le débute de la réunion, retentit un grondement sourd, tel un orage lointain mais très puissant, accompagné d'un petit séisme. La terre se mettait à frémir comme un quai de gare lors du passage d'un train. Le phénomène ne dura pas plus de quelques secondes, mais fut suffisamment perceptible pour que toutes les personnes se demandassent ce qu'il se passait. Ce fut Elad qui réagit le premier en pensant au volcan. Il faut dire que la nouvelle de l'imminence d'une éruption n'avait pénétré que très superficiellement dans les médias. La nouvelle se répandit comme une trainée de poudre, et rapidement, une bonne partie des villageois se trouvait sur la rive du lac, en essayant de distinguer le volcan au-delà des brumes de l'horizon. Petit à petit, un nuage sombre commença à apparaitre à l'endroit où aurait dû se trouver le Taal. Il grossit tout en s'élevant lentement, et en quelques minutes, il prit la forme d'un champignon. Au bout de quelques heures, il acheva de se dissoudre dans le ciel, assombrissant considérablement l'horizon dans cette direction.

Le volcan pendant l'éruption Le volcan pendant l'éruption Le panache se déploie

Depuis ce moment jusqu'à présent, les communiqués de presse se succèdent à un rythme effréné. Bien que l'on ne dénombre pas encore de victimes, les dégâts sont considérables. Le volcan et son île ont été détruits par la violence de l'explosion, l'eau du lac recouvrant à présent tout le site. Bien entendu, plusieurs raz-de-marrée ont déferlé sur toutes les rives du lac, et bien qu'aucune nuée ardente n'ait atteint de zones habitées, des chutes de cendres sont annoncées dans toute la région. Nous risquons aussi d'y avoir droit ; et les cendres qui tomberont dans notre lac tout au long de ce mois d'avril pourraient dévaster les populations de poissons, avec de graves répercussions sur l'économie locale, grandement dépendante de la pêche.


Lundi 15 mars 2010

Ces deux dernières semaines, nous reçûmes la visite de papa et maman. Après quinze mois passés aux Philippines, ils allaient enfin pouvoir mettre un visage sur les noms des personnes que nous côtoyons et découvrir autrement que par les photos notre quotidien.

Pendant les premiers jours, ils restèrent à Sapang. Bien entendu, ils n'échappèrent pas aux petites traditions auxquelles doivent se plier tous les étrangers qui visitent notre île : âpre lutte avec les transports en commun, visite des différents projets commentée par chacun des responsables, détente et promenade dans le village et découverte de la gastronomie locale, notamment les redoutables « baluts ».

Nous partîmes ensuite une semaine en vacances à Palawan, une île située à l'ouest de l'archipel principal des Philippines, s'étendant sur plus de quatre cents kilomètres, mais n'en comptant que quarante dans sa plus grande largeur. C'est également une réserve naturelle, bien préservée et encore épargnée par le tourisme de masse, malgré qu'elle soit probablement l'une des plus belles régions du pays. Mais la pauvreté des infrastructures refroidit probablement l'ardeur de bien des vacanciers ; la route, unique, qui parcourt Palawan, se résume souvent à une piste vaguement entretenue et les aérodromes ont cette désuétude charmante des premiers jours de l'aviation civile. Cette destination se mérite, pour s'y rendre comme pour s'y déplacer. Mais le jeu en vaut largement la chandelle…

Nous atterrîmes en début de soirée à Puerto Princessa, la seule ville de Palawan et le seul champ d'aviation qui ressemble de loin à ce que nous désignons communément par « aéroport ». Puerto Princessa est située au centre de Palawan, sur sa côte sud. De là, nous nous rendîmes directement à Port Barton, un minuscule village de pêcheurs situé à un peu plus de quatre-vingts kilomètres au nord, mais à plus de trois heures de piste ! Port Barton est situé au fond d'une vaste baie, cernée de plages et de forêts vierges de toute trace humaine. Bien que le village ne soit alimenté en électricité que le matin et le soir, l'endroit est sublime. Nous y restâmes quatre jours, lors desquels nous découvrîmes les environs : la jungle et ses varans dont l'attaque abrégea notre pique-nique ; la rivière souterraine, vaste grotte aboutissant dans les eaux turquoises de la mer ; et bien entendu les nombreuses plages, désertes et inaccessibles si ce n'est par bateau. L'absence totale d'êtres humains à plusieurs kilomètres à la ronde était aussi très impressionnante : nous pouvions jouir de plages à côté desquelles les photos idylliques des cartes postales semblaient fades, et ce rien que pour nous !

La plage de Port Barton La plage de Port Barton L'embouchure de la rivière souterraine La rivière souterraine Un varan

Enfin, nous quittâmes Port Barton pour nous rendre encore plus au nord, à El Nido. Les deux cents kilomètres de route, à parcourir en un peu moins de dix heures, nous convainquirent de faire le voyage en bateau. El Nido est connu pour l'extraordinaire archipel de Bacuit qui s'étale dans une large baie de quelques kilomètres. Ce sont des dizaines d'îlots, semés dans une mer azure et dont les falaises impressionnantes abritent plages, grottes, lagons, jungle, lacs intérieurs et récifs coralliens. Des centaines d'activités y sont possibles, de l'escalade à la plongée sous-marine, en passant par le kayak de mer d'une île à l'autre, jusqu'au souper romantique en tête-à-tête sur le sable d'une minuscule île déserte ! Et bien évidemment, le tout sans voir la moindre trace d'activité humaine. Un séjour paradisiaque dans une nature parée de ses plus beaux apparats.

Une île de l'archipel Une île de l'archipel Une île de l'archipel

Pour quitter Palawan, nous prîmes l'avion directement à El Nido, qui possède son propre petit aérodrome. Ce dernier est digne des moyens de transport de Palawan. Ce n'est qu'une terrasse ombragée – on croirait à un restaurant de plage – en bordure d'une minuscule piste poussiéreuse qui finit par se confondre avec la plage. Le bureau d'enregistrement des bagages n'est qu'un petit secrétaire à côté duquel trône un pèse-personne. Et non seulement les valises y passent, mais aussi les passagers, l'avion étant tellement petit que les sièges sont attribués en fonction du poids des voyageurs ! De là serpente un petit chemin sablonneux barré d'un bail en bois pompeusement baptisé « porte d'embarquement ».

L'enregistrement des bagages On pèse aussi les passagers La porte d'embarquement L'avion


Samedi 20 février 2010

Quel calme, quelle tranquillité, quelle sérénité… quelle fatigue ! Ces dernières semaines furent en effet particulièrement bien remplies. Comme les rencontres de Taizé avaient lieu début février à Manille, frère Emmanuel sauta sur l'occasion pour encourager un groupe de Chinois à y participer, aux côtés des Philippins attachés à la communauté Saint Damien. Et bien entendu, une fois les rencontres terminées, frère Emmanuel, accompagné de frère Vidas, profita de sa présence aux Philippines pour organiser une retraite à laquelle il convia les Philippins et les Chinois, mais aussi des personnes de tous les horizons – France, Belgique (pas seulement nous), Lituanie, Royaume-Uni,… En sommes, un grand camp international et spirituel dans la foulée des rencontres de Taizé.

Mais pour nous, l'aventure avait commencé bien avant. Si les Philippines sont l'un des pays les plus catholiques d'Asie, ce n'est pas vraiment le cas de leur grand voisin communiste… À tel point que les Philippines servent souvent de « base » pour entrer en Chine catholique et clandestine pour beaucoup de congrégations. C'est donc à Sapang que nous arbitrâmes les débats entre l'ambassade de Chine, les organisateurs des rencontres de Taizé et la conférence épiscopale philippine afin d'obtenir pour une quarantaine de Chinois l'autorisation de quitter leur pays durant deux semaines pour un motif fort peu marxiste.

C'est donc au terme de plusieurs semaines de démarches administratives que nous arrivâmes enfin à ces fameuses rencontres. Nous y allâmes en famille, ayant finalement trouvé une maison d'accueil acceptant le plus jeune participant de ces rencontres, Matthieu. Comme dans tout évènement de Taizé, trois axes majeurs guidaient cette retraite : la rencontre et le dialogue entre personnes de différents pays et continents, la prière commune pour laquelle quelques uns des plus grands « tubes » de Taizé furent traduits en tagalog, et la prière personnelle. Bien entendu, le nombre de participants étrangers, tous pays confondus, n'atteignait même pas le dixième des milliers de Philippins présents ; nous y rencontrâmes cependant une poignée de belges parmi la grosse centaine d'Européens qui avaient entrepris le voyage. Au fil du temps, Matthieu se fit remarquer parmi tous les pèlerins, le plus jeune d'entre eux ! Vers la fin de la semaine, dès que nous avions un moment de libre, nous ne pouvions plus nous déplacer sans que des personnes que nous ne connaissions absolument pas nous abordassent en demandant où se trouvait « Matthew » !

Avec le groupe de Chinois, nous eûmes aussi le privilège de rencontrer frère Alois, le responsable de la communauté de Taizé, successeur de frère Roger. Après avoir demandé à chacun des Chinois présents quelles étaient les intentions de prières pour la Chine – essentiellement pour la liberté dont celle d'être chrétien – qu'il devait rapporter en France, il leur demanda ce qu'il pouvait dire de leur part au pape car il le rencontrerait dans les prochaines semaines. Et Spontanément, les Chinois lui demandèrent de lui dire qu'ils l'aimaient. Ce fut un très beau moment de partage entre cette emblématique personne de l'œcuménisme et ces chrétiens de l'Église clandestine de Chine, toujours martyrisée à l'heure actuelle.

Après la messe dominicale présidée par l'archevêque de Manille, nous regagnâmes Sapang. Traverser une mégapole en accompagnant un groupe d'une cinquantaine de personnes est toujours délicat. Traverser Manille et ses amusantes infrastructures de transport publique ajoute un plus de piment à l'aventure. Mais convoyer sous l'égide de Philippins un groupe de Chinois indisciplinés, qui ne parlent que le Chinois, qui quittent le groupe sans prévenir pour aller chercher à manger, ou qui se sentent inspirés pour emprunter certains raccourcis, toujours sans prévenir, nous réserva quelques sueurs froides… Heureusement, c'est avec un effectif complet rejoint par quelques familles européennes habitant à Hong-Kong que nous pûmes démarrer le camp international.

Quand nous arrivâmes à Sapang, une surprise nous y attendait… Alors que depuis un mois nous essayions en vain de convaincre les villageois et surtout les responsables du village de le nettoyer, de le rendre agréable et accueillant pour tous les étrangers qui y viendraient, ils s'étaient finalement mis au travail. C'est donc dans un Sapang tout propre, ce qui est suffisamment rare pour être signalé, et entièrement peint dans une couleur aux goûts autochtones que le camp international démarra. Chaque journée, chacune centrée sur un thème (vocation au mariage, vocation au célibat consacré, la prière,…), offrait aux participants divers enseignements, des temps de lecture de la Bible, des temps de partage, des temps de détente et bien entendu des temps de prières. Chaque étranger était hébergé dans une famille du village, malgré la pauvreté et la précarité de certaines maisons.

Le village repeint Le village repeint Le village repeint Le village repeint

Le point d'orgue du camp fut certainement la visite de l'évêque d'Antipolo, Gabriel Reyes, que nous avions déjà rencontré il y a un peu plus d'un an. Ce n'était pas la première fois qu'il venait à Sapang, mais ce fut la première fois qu'il se rendait à Saint Damien. Après avoir célébré la messe dans l'église du village, il fut reçu dans la communauté en grande pompe, tous les membres de Saint Damien heureux de voir enfin le successeur apostolique d'Antipolo bénir les lieux par sa présence.

Un temps de prière lors du camp international L'évêque arrive à Saint-Damien Photo de groupe

Enfin, dès la fin du camp, tous les participants étrangers regagnèrent leur pays. Seul frère Vidas resta quelques jours de plus, jusque jeudi, afin de visiter avec kuya Nick et nous quelques groupes de prière Saint Damien et de passer du temps dans certaines familles des bidons-villes. Ce n'était pas la première fois que nous visitions certains de ces quartiers pauvres, mais c'était la première fois que nous avions l'occasion de nous rendre à Navotas, qui est peut-être le plus grand et le plus misérable de tous les bidons-villes de Manille. Les maisons y sont bâties sur pilotis, au-dessus de la mer. On y accède par un labyrinthe de passerelles et de ponts, étroit, sombre et dangereux. Notre réaction n'est certainement pas très différente de celle de tous ceux qui ont déjà pu visiter de tels endroits, toute faite de sentiments d'injustice, de colère et de pitié. Il n'y a sans doute pas de mot assez dur pour qualifier les conditions de vie des gens qui y demeurent ; et l'expression « déchet de la société » reflète malheureusement bien cette triste réalité. Le scandale se manifeste même avec un souci écœurant du détail, comme dans la négation par les autorités de l'existence de certains de ces taudis, dans l'absence d'initiatives politiques pour s'attaquer à ce problème ou dans les couteuses affiches électorales en couleur dont le prix est plus élevé que la maison sur laquelle elles sont apposées.

Des maison construite sous un pont Une maison à Navotas Des barbelés interdisent l'accès au quartier Affiche électorale collée sur un taudis


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