Si les Philippins sont en général accueillants et ouverts aux autres, quelques-uns se distinguent du lot. Parfois de manière regrettable. J'en viens même à me demander si certains Philippins – et un certain philippin en particulier – ne sont pas animés d'une envie pressante de passer pour la bête noire du voisinage. Voici une petite histoire philippine de voisinage, de murs mitoyens et de copropriétés.
L'urbanisme de Sapang est un concept abstrait qui oscille entre le néant et le désespoir. La seule loi qui le régit stipule que toutes les maisons du village doivent être accessibles. Et c'est tout. Donc, si quelqu'un possède des terrains isolant une maison du reste du village, il doit aménager un passage. Si cela ne pose pas trop de problèmes lorsqu'il s'agit de terrains en friches, cela devient beaucoup plus rigolo lorsqu'il y a des bâtiments semés anarchiquement un peu partout. Le quartier dans lequel se trouve la bibliothèque, l'atelier Saint Joseph et une quinzaine de familles connait cette situation. Alors qu'il ne se trouve qu'à une vingtaine de mètres de la route principal, le chemin qui l'y relie passe par deux propriétés différentes. Et dont les propriétaires ne s'entendent pas. Vraiment pas. L'un d'eux est un riche petit vieux qui passe ses journées à écouter des ouvertures d'opéras de Wagner, perché sur son balcon. Si cette musique donne à certains l'envie d'envahir la Pologne, elle semble avoir d'autres effets désagréables sur cette personne qui, depuis un peu moins d'un an, déploie des trésors d'ingéniosité pour compliquer la circulation.
Il érigea tout d'abord des murs un peu partout, parfois même juste devant des fenêtres. Si l'apparence du quartier s'en trouva enlaidie, le passage était toujours possible. Quelques semaines plus tard, il plaça une grille cadenassée qu'il laissait ouverte la journée, mais qu'il fermait après neuf heures du soir. Si les personnes qui habitaient au-delà n'avaient pas encore regagné leur logis à l'heure de ce « couvre-feu », elles devaient quitter le village par un autre endroit, traverser des champs, et réintégrer leur maison par l'arrière. En tout, à peu près trois cents mètres dans le noir, les hautes herbes et la boue au lieu de vingt mètres sur du béton, entre deux maisons. Évidemment, beaucoup de voisins se plaignirent, et le seigneur des lieux dut changer ses plans. Il parvint néanmoins à réaliser une nouvelle absurdité. Fermant définitivement la grille qu'il avait installée, il autorisa le passage à travers sa propre maison ! Bien entendu, cette fois, c'est lui qui fut le plus incommodé. Après quelques jours lors desquels il voyait des gens défiler à toute heure sur son perron, il finit par débloquer la grille qui gênait tout le monde. Mais il ne s'arrêta pas là. Alors que la saison des pluies allait commencer, il s'ingénia à couler une belle dalle de béton en bordure du chemin… bouchant par la même occasion tous les caniveaux ! Et dès le mois de juin, le chemin se réduisit à un marécage permanent. Cette situation dura jusqu'en décembre, fin de la saison des pluies. Voyant que toutes ses tentatives pour égayer le voisinage ne duraient jamais plus de quelques mois, il modifia encore le tracé de la route.
Hier, nous fêtions l'anniversaire de Aude à Los Baños avec tout le groupe Saint Damien. Profitant lâchement de notre absence, il érigea de nouvelles barrières. Lorsque nous revînmes à Sapang, c'était pour constater que le chemin bien droit que nous avions quitté la veille était barré, et qu'à la place, il fallait emprunter un passage longeant les bords de son terrains entre deux rangées de barbelés. De plus, ce sentier était loin d'être praticable, encombré de bananiers, passant au milieu de sa décharge domestique et sur sa fosse sceptique, et traversant le feu où il brûlait ses déchets. Ajoutant la goujaterie à l'infamie, il demanda à Rachelle, à Ate Janice et à Kuya Ben de nettoyer l'endroit. J'avais bien envie de grimper sur ces murs et de lui crier « ich bin ein Berliner », mais si son horizon culturel est tout autant bouché que la vue de ses voisins grâce aux murs qu'il sème, je ne suis pas sûr qu'il ait un jour entendu parler de Kennedy.
Depuis hier, le niveau du lac a enfin libéré le chemin qui menait à Tibériade. Rentrer chez nous ne s'apparente donc plus à un parcours d'obstacles dans les forêts de bambou. Cependant, les inondations ne sont pour autant pas terminées. Le terrain de basketball ainsi que le quai du port sont toujours sous eau, et certaines maisons toujours inaccessibles. Au train où vont les choses, le lac devrait revenir à son niveau normal fin décembre, pour Noël. Pendant ce temps, le travail ne manque pas, d'autant plus que de nouveaux projets virent le jour au cours des semaines précédentes : programme de nutrition, programme de délocalisation, préparation de la rencontre internationale de Taizé aux Philippines, préparation des missions en Chine,… Quand à l'atelier Saint Joseph, il tourne à plein rendement, employant trente-cinq travailleurs afin d'honorer toutes les commandes de Noël.
La semaine passée, après que nous eûmes lancé ces différents programmes, nous prîmes trois jours de congé qui s'avéraient de plus en plus nécessaires après ces semaines éprouvantes. Destination Puerto Galera, une station balnéaire à quelques heures de bateau et de bus d'ici, située sur l'île de Mindoro. À ce moment, encore classé comme saison des pluies dans les guides touristiques, l'endroit était désert. L'idéal pour un petit séjour de détente sur la plage. Lors d'une petite excursion dans la jungle, nous eûmes la surprise de croiser Amandine. Non seulement elle était belge et travaillait dans une ONG aux Philippines comme nous, mais en plus elle nous connaissait, ses parents ayant des amis communs avec les parents de Aude ! Elle nous reconnut grâce à Matthieu, dont elle avait vu des photos sur ce site. On dit que le monde est petit et que la Belgique est un grand village, mais faire une telle rencontre en pleine jungle, dans un endroit désert et peu fréquenté reste extraordinaire !
Le niveau du lac commence à baisser. Bien que les maisons sur la rive soient toujours inondées, elles ne sont plus exposées aux vagues destructrices qui avaient ravagé le village aux mois de septembre et d'octobre. Parallèlement, nous nous investissons dans une lourde tâche de reconstruction et d'aide aux familles sinistrées. En comptant sur la générosité de nombreuses personnes en Belgique, touchées par l'implacable succession de catastrophes qui ont secoué les Philippines, l'ONG a pu définir un important programme de délocalisation. Le principe est simple : nous proposons à toutes les familles qui ont perdu leur maison, et souvent beaucoup plus, de leur bâtir un nouveau toit dans un endroit sûr, loin de l'eau et de ses menaces, en échange de quoi elles sont invitées à nous céder leur terrain et leur ruine en bordure du lac. La semaine passée, nous passâmes dans chaque famille afin de leur proposer de construire ensemble ce projet. À cette occasion, nous visitâmes chaque maison détruite, chaque lieu de sinistre. Certaines maisons semblaient s'être effondrées comme écrasée par un assaut céleste, d'autre arboraient des murs troués, défoncés par l'incessant bélier des vagues. D'autres encore avaient tout simplement disparu ; seuls les souvenirs pouvaient encore témoigner de leur existence.
Mais malgré ce nouveau programme, les autres activités de l'ONG continuent d'avancer. Depuis un mois, devant l'afflux incessant de commandes pour l'atelier Saint Joseph et la surcharge de travail que cela représente pour les deux responsables Elad et Jerwin, j'assure moi-même les livraisons. Cela me valut déjà bien des déboires. Samedi passé, je faillis bien dormir à la belle étoile dans le port inondé de Binangonan. Arrivé à neuf heures du soir dans le dernier bateau en partance pour Sapang, nous patientâmes à bord une petite heure avant qu'il ne levât l'ancre. Le propriétaire du bateau devait avoir gagné récemment une grosse somme d'argent car il y avait fait installer une superbe installation hifi. Deux monstrueuses enceintes à faire pâlir d'envie n'importe quelle discothèque, desservie par un ampli tout aussi disproportionné. Si l'installation avait le « mérite » d'empêcher toute conversation grâce aux décibels dont elle gratifiait les voyageurs, elle avait aussi la remarquable particularité de décharger efficacement la batterie du moteur du bateau. Et vers dix heures du soir, les quatre-vingt passagers assistèrent au lamentable échec du démarrage. Panne de batterie. Trois philippins musclés, deux face au moteur et le troisième debout sur la culasse, tentèrent alors de le démarrer en enroulant une corde autour du vilebrequin et en tirant dessus pour le faire tourner. Mais un moteur diesel de bateau, huit cylindres en ligne, 32 litres, cela ne se démarre pas comme une tondeuse à gazon ! La première tentative fut infructueuse, mais prometteuse. À la deuxième tentative, la corde s'étant coincée, ils arrachèrent le moteur de son châssis ! À la troisième tentative, ils réussirent à déboiter la courroie de transmission… Les voilà donc en train de resserrer les boulons du châssis et de replacer la courroie à la lueur d'écrans de téléphones portables ! Je me faisais une raison, jamais ce moteur ne démarrerait. Mais je me trompais… L'un de ces mécaniciens improvisés de souvint qu'en raison de l'inondation, un camion se trouvait toujours immobilisé non loin de là. Il proposa tout simplement de démarrer le moteur à l'aide de sa batterie. Aussi tôt dit, aussitôt fait, et c'est vers minuit et demie que notre navire appareilla, après avoir battu le rappel de tous les passager partis faire un tour. Mais si en cours de route le moteur s'arrêtait, au milieu du lac, la batterie serait-elle suffisamment rechargée pour le redémarrer ? Dieu merci, je ne sus jamais la réponse, et c'est vers deux heures du matin que nous regagnâmes Sapang.
Enfin, hier, tandis que nous roulions en minibus rempli de bambou vers notre client, nous eûmes l'occasion de croiser ce que les Philippins appellent des crocodiles. Non pas les désagréables sauriens, mais des policiers qui ont troqué leur humanité contre l'appétit féroce de ces carnassiers. À peine m'avaient-ils aperçu qu'ils obligèrent le chauffeur à leur remettre tous ses papiers et ses plaques d'immatriculation ; Kuya Ben, qui m'accompagnait, dut également se plier à ce rituel. Quant à moi, ils m'évitèrent soigneusement. Et puis il ne se passa plus rien. Le chauffeur, le moral à zéro, faisait les cents pas dans la rue tandis que les policiers discutaient autour de leur voiture. Au bout de quelques minutes, je m'enquis de ce qu'on reprochait au chauffeur. À force d'insistance, l'un des ripoux me répondit évasivement « qu'il y a la loi aux Philippines et que je ne pouvais pas comprendre… » Finalement, le chauffeur me demanda d'arrêter de leur poser des questions et de rejoindre Kuya Ben dans le véhicule. Quelques instants plus tard, il nous rejoignit avec ses plaques, tous les papiers et allégé de mille pesos, le prix du racket. Qu'aurais-je dû faire ? Protester, les menacer, prendre des photos de la scène ? Et sacrifier le chauffeur sur l'autel de la lutte contre la corruption ? Ou rester le complice tacite du vol ?
Il y a une semaine, une très grosse livraison de plateaux produits par l'atelier Saint Joseph devait avoir lieu samedi, à Manille. Cependant, suite à l'arrivée imminente d'un nouveau typhon, prévu dans la nuit de vendredi à samedi, nous avançâmes la livraison à vendredi, au cas où les bateaux ne quitteraient pas l'île samedi. Vu le volume à livrer, nous louâmes un bateau uniquement pour cela. Cela nous permettrait aussi de revenir le soir même, si tous les bateaux habituels s'étaient déjà mis à l'abri.
Lorsque nous revinrent après la livraison, il n'y avait évidemment plus aucun bateau. Même celui que nous avions loué avait mis les voiles ! Coincés à Binangonan, Jerwin, Kuya Ben, Jessie et moi passâmes la nuit chez un ami qui habitait non loin de là. Vers onze heure du soir, le typhon s'abattit sur la région et ne s'éloigna que vers six heures du matin. Le lendemain, nous retournâmes dans la matinée au port en espérant que les bateaux s'étaient déjà remis à circuler. Coup de chance, nous en trouvâmes rapidement un. Par contre, nous pûmes constater que le niveau du lac, qui avait bien baissé en un mois, avait à nouveau atteint son sommet de fin septembre. Lorsque nous arrivâmes à Sapang, c'était pour voir le village dévasté, une fois de plus. Les maisons près du lac, qui avaient été inondées il y a un mois, étaient à nouveau sous eaux. Mais cette fois-ci, contrairement aux typhons précédents, le vent s'en était mêlé. Au habituels dégâts des eaux, il fallait ajouter les toitures arrachées, les arbres renversés, les vitres cassées,… Le courant fut coupé à ce moment-là pour n'être rétabli qu'aujourd'hui ! À Tibériade, les dégâts dans le jardin furent considérables ; plusieurs manguiers furent arrachés, le kubo (la cabane ombragée qui sert de salle à manger) passablement endommagé ; la plupart des arbres n'avaient plus une feuille, ce qui donnait une ambiance hivernale bien étrange sous ces latitudes.
Mais malgré cette nouvelle calamité, les fêtes de Toussaint et du Jour des Morts eurent bien lieu, avec toute la joie et la bonne humeur qui caractérisent chaque fête locale. Nous pûmes admirer notamment le cimetière de Kaytome (le village d'à côté) noir de monde et illuminé par des milliers de bougies, le tout bercé par un magnifique clair de lune.