Pour nos premières petites contrariétés aux Philippines, nous fûmes gâtés! Tout d'abord Matthieu réussit à attraper une bronchite alors qu'il fait en permanence plus de 32 degrés. Bien qu'il se remit en trois jours, ses poussées de température, culminant à 39,6, avaient de quoi nous inquiéter, de même que sa mine désespérée. A peine Matthieu remis, c'est Aude qui nous prépara une belle otite, à partir de samedi, particulièrement douloureuse. Au point qu'elle dû rester deux jours au lit, clouée par la douleur. Ce n'est qu'hier qu'elle put commencer à se lever; et aujourd'hui, elle put travailler comme à l'ordinaire, mais toujours sous antibiotiques. Quant à moi… Si j'ai échappé jusqu'ici aux maladies, un sort plus terrible m'était réservé. Hier soir, nous avions acheté du poulet cuit dans du lait de coco avec des ananas. Très rare, et c'est bien dommage, parce que c'est probablement le meilleur plat qu'ils savent cuisiner. Et voilà qu'arrivés à la maison, une espèce de (…) de sale chat pénètre sournoisement dans notre cuisine et s'empare de notre précieux souper! De quoi devenir enragé! Et malheureusement pour le félin, je l'ai retrouvé savourant son butin. Depuis, on ne le voit plus… (Non, je ne l'ai pas mangé pour remplacer notre souper.)
Cependant, nous reçûmes aussi notre lot de bonnes nouvelles. En effet, mercredi passé, premier jour du carême, Gérald, Janice et leur petit Ezekiel ont vu leur foyer s'agrandir d'une petite Margareth! Janice a accouché chez elle, et selon la formule consacrée, la mère se porte bien. Margareth, elle, est un fameux bébé de 9 livres, soit 4 kilos pour ceux qui, comme moi, ont horreur de ce système archaïque de mesures anglo-saxon. Le pré-baptême (avant le baptême, donc!) ayant lieu dimanche prochain, les heureux parents nous ont demandé d'être parrains et marraines de Margareth!
Enfin, depuis quelques jours, nous arrivons à un moment critique de notre acclimatation : deux mois de nourriture locale, ça commence à être (très) long. Si le carême se termine normalement à Pâques, il risque fort bien de durer deux ans pour nous! Mais nous eûmes quand même la surprise de constater que l'ordinaire est plus riche que simplement du riz et du poisson. Par exemple, nous pouvons savourer une assiette de riz et son poisson frit non-vidé (avez-vous idée du gout d'une vessie natatoire?) De temps en temps, quelques machins verdâtres ou blanchâtres immergés dans une eau glauque sont servis en accompagnement sous le nom pompeux de « légumes ». Et parfois, au milieu de l'assiette, nous avons la chance de trouver un petit morceau fluorescent qui s'avère être de la viande. Les Philippins sont bien évidemment conscients du fossé culinaire qui nous sépare d'eux. Dès lors, chaque fois que nous allons à Manille, ils insistent beaucoup pour que l'on s'offre un restaurant, comprenez un fast-food. Ronald McDonald est, dans la conscience populaire philippine, un vrai Vatel, Bocuse ou Veyrat, qui fait couler tant d'encre chez les gastronomes en ce moment. Pour ma part, bien que l'ordinaire philippin m'amène à une certaine ascèse, il ne me réconcilie pas, gustativement parlant, avec les deux arches dorées.
Cependant, les restrictions alimentaires favorisent la créativité! Voici quelques petits trucs et recettes bien utiles. On ne trouve pas de beurre ici. Par contre, on trouve de la crème fraiche. Et d'après mes souvenirs en chimie, si j'arrive à casser les chaînes de protéines ou quelques chose comme ça, je devrais pouvoir récupérer la graisse. D'ailleurs, on dit bien de ne pas trop battre la crème lorsque l'on fait de la chantilly pour éviter qu'elle ne tourne en beurre. J'essayai donc de faire tourner ma crème. Et ça marche! Au bout d'une vingtaine de minutes, nageant dans le lait, je trouvai quelques petits morceaux de beurre. Le temps de les rincer à l'eau pour éliminer le jus et nous voilà avec une belle motte. Bon, Avouons-le, cela reste encore fort liquide, et sans sel, c'est un peu fade. Mais il faut un début à tout.
Il y a quatre ans, Delphine avait appris aux Philippins comment faire beaucoup de yaourt à partir d'un seul petit pot. Il suffit de le mélanger avec du lait et de le chauffer (pas trop!) et d'attendre. Le défi étant de réussir à maintenir la chaleur le plus longtemps possible pour que les ferments présents dans le yaourt transforment tout le lait, mais pas trop chaud pour éviter de les tuer. Nous essayâmes d'améliorer la technique de fermentation. Au lieu de garder le mélange dans un thermos comme nous l'expliqua Kuya Nick, nous le mîmes dans une cruche en plastique, elle-même immergée dans un bac en plastique rempli d'eau très chaude. Le tout est recouvert d'un couvercle et mis au soleil. Et en moins de quatre heures, contre toute une nuit dans un thermos, nous obtenons un litre de yaourt bien ferme et moelleux! Et l'eau toujours chaude nous permet de prendre une douche le soir. Nous découvrîmes d'ailleurs que les Philippines raffolent de yaourt! Lorsque nous leur en proposons à Saint Damien, certains n'hésitent pas à traverser tout le village, monter jusqu'à la maison, chercher le pot et revenir avec leur précieuse cargaison pour la partager avec tous. L'avantage, c'est qu'on ne doit pas retourner à la maison le chercher nous-même. L'inconvénient, c'est que l'on peut être sûr que tout sera mangé en quelques minutes!
Matthieu grandit vite, très vite même! Depuis samedi, il commence à marcher! Bien sûr, l'équilibre n'est pas encore là, mais quelle joie de le tenir par les mains et de le voir faire ses premiers pas. Lui-même en est très content et pousse souvent des cris de joie après quelques mètres. Par la même occasion, il ne supporte plus d'être couché et essaie désespérément de se relever tout seul, mais il n'y arrive pas encore, ce qui le met souvent en colère. Depuis une semaine également, ses deux premières dents apparaissent, deux incisives inférieures. Bien que cela l'embête souvent la nuit (et nous aussi de ce fait là), il s'amuse souvent à jouer avec ses lèvres, ce qui nous gratifie tour à tour de beaux sourires et de grimaces.
Samedi dernier, nous assistâmes également à notre premier enterrement, celui de l'un de nos voisins. Expérience troublante. Bien sûr, ce ne fut pas exempt de tristesse et d'émotion, mais une réelle espérance habitait la famille et les proches, ce que nous voyons trop peu souvent en Belgique. Ici, malheureusement, la mort fait entièrement partie du quotidien. On ne cherche pas à la cacher ou l'ignorer. Il nous semble aussi que, partageant cette proximité avec la mort (mourir à trente ans n'est pas rare), les gens sont plus forts et sont peut-être moins affectés par la perte d'un être cher. Sans vouloir blesser ceux qui auraient connu un tel drame, quelles sont les familles en Belgique capable de surmonter, de cicatriser en quelques semaines, voir en quelques jours, le chagrin que peut causer la perte d'un frère, d'une maman ou d'un enfant? Nous recevons ici de belles leçons d'espérance, d'humilité et de dignité.
Cela fait déjà un petit temps que je ne donne plus de nouvelles… Il faut dire que nos journées sont bien remplies pour le moment. Du mardi au vendredi, nous nous levons à six heures, prions les laudes à sept heures et commençons à travailler à huit heures, Aude à la bibliothèque, et moi à l'atelier. A midi, nous prenons le repas à Saint Damien après le petit office de l'angélus. La journée de travail se termine souvent vers six heures, six heures et demi. Il nous faut alors faire quelques courses et remonter à Tibériade pour le souper et les complies à huit heures. Il nous arrive aussi de manger à Saint Damien le soir. Le jeudi matin, de neuf à onze heures, se tient le « bible study », le cours biblique que nous donnons Aude et moi (enfin, pour le moment, surtout Aude!) aux volontaires et aux différents responsables de l'ONG. La journée du samedi est probablement la plus remplie, avec la messe à Saint Damien à huit heures, la présence de tous les jeunes bénéficiant d'une bourse d'étude à Saint Damien pour travailler manuellement et recevoir des enseignements, et la messe dominicale le soir à Janosa (prononcez Hanossa) à trois quart d'heure de marche. Si nous n'avons pas eu l'occasion de nous y rendre, une messe est célébrée le dimanche à Sapang, mais il n'y a la présence d'un prêtre (et donc consécration) qu'une fois par mois. Le dimanche après midi est occupé par le groupe de prière des familles. Enfin, comme à Tibériade en Belgique, le lundi est une journée de désert; nous prenons un peu de solitude pour nous consacrer à la prière, à la préparation des enseignements, mais aussi au ménage!

Il y a deux semaines, nous décidâmes aussi, avec Kuya Nick, d'organiser un grand forum sur la gestion des déchets à Sapang. Et ce forum eut lieu ce matin! Nous fûmes impressionnés par la rapidité avec laquelle s'est organisé cet évènement. Pensez, près de cent personnes furent mobilisées, parmi lesquelles les responsables du barangay (c'est-à-dire du village, la plus petite division administrative philippine), les représentants de la municipalité (l'équivalent de nos communes, mais en beaucoup plus vastes), les instituteurs, les responsables paroissiaux,… L'essentiel des débats s'étant tenu en tagalog, nous ne pûmes pas beaucoup intervenir, mais à l'issue de l'assemblée, Kuya Nick nous résuma les interventions. Il était très optimiste car, selon l'avis génral, le barangay captain (le « chef » du village) manifestait pour la première fois une certaine ouverture dans ce domaine. Il prit même publiquement l'engagement que Sapang commencerait le tri des déchets et qu'il serait présent à la réunion qui concrétisera les idées proposées ce matin. Reste à voir si tout cela ne restera pas que des belles paroles, mais apparemment, il y a de bonnes raisons d'être optimistes.
Je ne vous ai pas encore présenté la communauté Saint Damien des Philippines. Celle-ci à été fondée par Kuya Nick en lien avec la Fraternité de Tibériade. Elle est située en bordure du village de Sapang, au pied d'une colline. Kuya Nick y loge, ainsi que quelques garçons, les volontaires engagés pour un an ou deux auprès de la communauté. Les volontaires filles, elle, logent dans leurs familles. Tous ces volontaires travaillent au jardin, à l'entretien et au ménage de Saint Damien, donnent un coup de main aux différents projets de l'ONG, aident ces nouveaux coopérants venus de Belgique à s'installer,… le tout rythmé par la prière matin, midi et soir. Enfin, quelques jeunes adultes (célibataires ou non) ont engagé leur vie à la suite de Kuya Nick dans Saint Damien. La plupart sont responsables des différents postes de l'ONG. Voici à gauche l'entrée de Saint Damien, vu du village, avec le potager, et à droite le bâtiment principal avec la cuisine sur la gauche, le dortoir des volontaires sur la droite et la salle à manger au centre.
La communauté Saint Damien est vraiment le soutient spirituel de l'ONG, et le lieu de rencontre privilégié avec la Fraternité de Tibériade. Kuya Nick s'y est d'ailleurs engagé en tant que laïc consacré, paissant la communauté Saint Damien. Une messe y est célébrée toute les semaines, indépendamment de la paroisse du village; des catéchèses pour adultes, familles et enfants y sont données et des camps-retraites sont organisés pendant les vacances. Enfin, les responsables de l'ONG s'y retrouvent chaque jour pour partager un temps de prière et un repas.
Quant à nous, l'adaptation continue, entre l'adoption par Matthieu de sa nouvelle nounou et les cours de tagalog. Aude commence à organiser son travail de prévention sanitaire avec l'inventaire de la situation alimentaire et sanitaire du village, et la récolte des déchets; tandis que je commence à trouver mes marques à l'atelier Saint Joseph, entre comptabilité et informatique. Nous cuisinons au feu de bois depuis une semaine, notre bonbonne de gaz étant vide et les boutiques du village fort peu pourvue en ce moment. Qu'importe, je redécouvre avec joie la cuisine de mes camps scout, la suie sur les casseroles et le temps que peut mettre l'eau à bouillir sur un feu de paille!